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La première chose dont je me souviens, c’est le miel. Je transformais les carcasses des animaux morts en or de la forêt. Avec mes oiseux des Dieux, armée jaune et noire comprise entièrement des Midas en essaim, je forgeais les fleuves entiers du sirop ambre. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que le mot « ambroisie » ressemble autant au mot « ambre. » Et puis un jour, comme si on avait fait un désert de la mer, rien. Plus une goutte. Et ce n’était pas seulement mon trésor liquide qui a disparu ; mystérieusement, toutes mes ouvrières, avec leur reine, sont soudainement morts. On aurait dit une peste. Affolé, je ne savais plus quoi faire. Je restais pendant des jours ou peut-être des années dans la forêt lamentant la fin de mes ruches. Où autrefois se trouvaient les labyrinthes arabesques truffés des passages et des allées menant à un couvain royalement damasquiné, il ne restait que les squelettes d’un royaume, vide et solitaire comme la bibliothèque d’Alexandrie de mes rêves. Toute une civilisation - disparue comme les licornes d’antan. Un jour, quand mes larmes se mêlaient au fleuve de ma jeunesse, une petite tête bleuâtre a fait surface au milieu de la rivière. Elle m’a surveillé pendant un petit moment et puis a replongé dans l’eau d’où elle avait paru. Et puis soudain le fleuve s’est ouvert recroquevillé comme une montagne de chaque coté révélant le palais sous-marin qui était mon pays natal. Apparemment, ma mère m’avait entendu sangloter à fendre l’âme. Je suis descendu à son palais en bleu où les nymphes aussi bien que les poissons perçaient le ciel réfracteur au-dessous de nos têtes comme les oiseaux de paradis. Je suis descendu à la région où les fontaines de grands fleuves se trouvaient ; j’ai vu les récipients d’eau énormes et étais presque rendu sourde par le mugissement pendant que je les examinais jaillir à la surface du monde. Lorsque je suis arrivé à l’appartement de ma mère où elle coudrait et conversait avec sa suite, je l’ai interrompue ainsi : « Ô mère, la fierté de ma vie m’a été prise ! Toute mon attention et toute ma compétence ne se sont guère avérés efficaces, et tu, ma mère, ne m’as pas paré contre le coup d’infortune. » Après avoir écouté mon reproche, elle m’a prié de m’asseoir et l’écouter. Elle m’a raconté qu’il existait un vieux prophète du nom de Protée qui demeurait dans la mer et qui était un favori de Neptune dont le troupeau des hippocampes il faisait paître. Il était très respecté par ceux sous la mer aussi bien que ceux sur la terre puisqu’il était un sage qui savait toutes choses : présents, passés et avenirs. Il pouvait me révéler la cause de la mortalité de mon trésor perdu. Cependant, elle a continué, il ne le ferait pas volontairement ; il fallait le contraindre par force. Elle m’a expliqué qu’il fallait le saisir et ne pas lâcher jusqu’il me raconte ce que je voudrais savoir. Il pouvait être pris au piège avec aise, elle m’a prévenu, mais dès qu’il se serait trouvé pris, il recourrait à son pouvoir de se transformer en n’importe quelle forme. Elle a fini par me dire que quoique la forme qu’il prenne, il faudrait à tout prix conserver mes positions. Elle m’a ramené à sa grotte où il prenait son repos de midi chaque jour et où je me suis caché en attendant qu’il vienne. Lorsqu’il était midi, l’heure où les hommes et les bandes se retirent du soleil éblouissant pour se livrer au sommeil paisible, Protée a émané de la mer, suivi par ses hippocampes qui se sont dispersés au long du littoral. Il s’est assis et a compté son troupeau ; puis il s’est allongé par terre de la grotte et s’est endormi. J’ai à peine attendu qu’il ferme ses yeux avant de le sauter dessous. Protée s’est réveillé en se rendant compte qu’il était capturé, a recouru tout de suite à ses arts. Il s’est transformé d’abord en feu, puis en déluge et puis en horrible bête sauvage tout en une succession rapide, mais je tenais bien. De suite, il s’est transformé en serpent qui ondulait partout, et j’avais du mal à m’accrocher. Au moment où je maîtrisais le serpent, il a semblé disparaître et là, entre mes bras où je tenais le serpent gigantesque, a paru un vide. Mes bras étaient étendus formant un cercle devant moi, mes mains attachées l’une à l’autre. Il m’a presque eu ce rusé. J’ai failli lâcher et puis je me suis rendu compte qu’en fait, il s’était transformé en air et que je le tenais toujours en mon pouvoir. J’ai passé des jours embrassant ce qui ne semblait être rien du tout, un vide, un abîme, mais qui en réalité était le berger malin du roi de la mer. Au début, j’étais assez fier de moi. Mais plus tard, j’ai commencé à avoir des doutes. Je me suis mis à me poser des questions sur la situation : s’il s’était transformé en quelque chose autre que l’air ? Peut-être que cette chose était tellement petite que j’étais incapable de la voir…ou bien peut-être que cette chose était tellement grande que je ne la voyais plus. Les possibilités infinies de Protée m’ont inondé. J’ai théorisé que Protée s’était transformé en monde, et qu’en fait, le monde qui m’entourait n’était que lui-même déguisé. Cette idée me semblait abstrait, mais possible, parce qu’après tout, s’il pouvait se transformer en n’importe quelle forme, il pourrait bien se transformer en monde entier. La portée d’un tel déguisement me semblait infini…et peut-être que j’ai eu raison. J’ai pensé à son pouvoir de savoir toutes les choses du présent, du passé et de l’avenir. Je me suis dit que s’il était le monde entier, cela était peut-être la raison pour laquelle il savait toutes choses. De plus, peut-être qu’il était non seulement le monde complet, mais aussi le temps infini. J’étais effrayé par l’énormité de ce raisonnement, mais je ne savais pas encore que le pire était à venir. Au moins, lorsqu’il ne se comprenait que du monde entier, je restait intacte. Mais ensuite, l’idée m’est venue qu’il s’était peut-être transformé en moi qui le tenais. Moi, qui croyais tenir Protée mais qui, en fait, ne s’accrochais à rien que moi-même qui peut-être tenais Protée ou peut-être ne tenais rien que moi même qui…Je me suis vite perdu en moi-même. Je me suis noyé, incapable de respirer à cause de tous les moi qui me remplissaient et me vidaient à la fois. Je crois que c’était à ce moment-là, s’il est encore raisonnable de parler des moments, que je ne me voyais plus. Et maintenant, me voilà. Je crois que je suis là, mais j’ignore depuis combien de temps et en quelle forme et où et quand exactement. Lorsque je dis que je suis là, j’entends « j’existe. » Je pense que je suis seul ; au moins je ne perçois personne d’autre, plutôt personne d’autre qui n’est pas moi. Parfois je m’entends. Non ma voix exactement, mais plutôt mon histoire. J’entends cette histoire sans savoir si c’est un autre qui me raconte. C’est une voix sans yeux qui est à la fois de moi-même et d’autrui – à la fois moi-même et autrui. Parfois je suis un chœur aveugle de voix dont cette autre n’est qu’une petite partie, quoique l’une des plus belles. Je m’entends. Autrement dit, j’entends tout, j’entends rien. Parfois je me vois. Cependant, je ne me vois pas comme une image, mais plutôt comme les symboles. Encore, ces symboles – mes symboles ne sont même pas en formes d’images, mais plutôt un système de gribouillage qui, d’une manière ou d’une autre, me résume, me raconte. Parfois, je sens que je suis un ensemble de symboles, tout lié comme les mots sur la blancheur, et que je suis avec d’innombrables autres qui semblent identique mais dont aucun n’est comme les autres. Parfois je sens que je suis l’ensemble de ces ensembles et que je me trouve à un endroit qui s’appelle Babel. C’est à ce moment que je vois tout mais ne comprends rien. Dans tous les cas, que je sois vu ou entendu, je suis raconté. Par un autre ou par moi-même, je ne sais pas. Pourtant, mon histoire n’est pas invariable. Cependant, il y a toujours la lutte. Souvent c’est Aristæus contre Protée, parfois Aristæus contre lui-même, parfois un homme qui s’appelle Jacob contre quelqu’un qui est peut-être son Dieu, peut-être une étoile ailée. Parfois il y a Ménélas, qui lutte contre Protée à cause de son Hélène. Quand c’est Aristæus contre Protée je me dis que bien qu’il soit rusé je finirai par battre Protée. Quand c’est Aristæus contre lui-même, je me dis que l’un d’entre nous, l’autre, est Protée et qu’il va bientôt renoncer ou bien que je n’aurais jamais du courir après la femme d’Orphée. Quand c’est celui qui s’appelle Jacob contre un autre je me dis que bientôt, à l’aube qui s’approche, cette lutte sera enfin terminée. Quand c’est Ménélas contre Protée je sais qu’avant peu je serai dans les bras du visage qui a mis à la mer mille vaisseaux. Le passé, l’avenir, maintenant, ici, là : ce sont tout pareils. Je suis toutes ces choses. Je suis rien. Je suis tout le monde. Je suis personne. Ce n’est pas impossible que je sois Protée. previous * next |