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Caruthers et les esclaves au moulin

Il est impossible de rappeler l’histoire de S. Caruthers sans penser à l’odeur des amandes amères. Ceux qui l’ont connu disaient qu’il semblait être plutôt mélancolique mais qu’il faisait de son mieux (souvent en vain) pour cacher cette tristesse : ce qui ne devrait pas étonner les lecteurs de son seul roman, Eyeless in Gaza, publié à titre posthume. Lui-même se décrivait comme un homme « désespéré et spirituellement en faillite, fatigué. » Ceci dans une lettre écrite à la veille de sa mort que l’on trouva chez lui ; elle était adressée, mais jamais envoyée à une femme dont on ne connaît que le prénom : Délia.

On sait peu sur sa vie avant qu’il arrive à Paris : comme tant d’autres à la ville où il semble naturel d’être étranger, il quitta son pays natal quand il était jeune. On sait que l’anglais était sa langue maternelle, et qu’il fit des études de langues et de lettres. Il était polyglotte et ne lisait guère les traductions. Par conséquent, il ne connut jamais la littérature de Dostoïevski car le russe figurait parmi les rares langues européennes qu’il ignorait. Il ne se maria jamais, bien qu’il connût beaucoup de femmes. D’ailleurs, il attribuait sa connaissance de plus de quinze langues au fait qu’il était amateur de femmes ; son goût de l’exotique fut tel qu’il préférait les femmes étrangères. Selon une lettre écrite à son proche ami Joshua Jordan « le champ lexical amoureux est certainement le plus important et le plus pratique de tous les vocabulaires. » Selon son journal intime, il savait se déclarer dans de nombreuses langues bien qu’il n’ait prononcé la phrase connue par tout homme à qu’une seule personne.

Tout au long de sa vie, Caruthers s’efforçait au désir d’écrire et luttait contre ce qu’il appelait son « désir d’avoir écrit. » Ses œuvres complètes ne se composent que d’un seul roman, une poignée de poèmes en prose et quelques courtes nouvelles dont la majorité est en anglais. Contrairement à son œuvre romanesque féconde, ses lettres furent nombreuses. La plupart d’entre elles étaient des lettres d’amour. Les destinataires de ces lettres ne durent pas en être très impressionnés car on trouve parmi sa correspondance peu de réponses à ces courtes mais jolies missives d’amour non partagé.

Les écrits de Caruthers ne connurent qu’une période éphémère d’un succès restreint pendant sa vie : la parution de l’une de ses nouvelles dans The New Yorker. Par contre, parmi ceux qui faisaient partie de son entourage amical, il y en eut plusieurs qui devinrent renommés dans le milieu littéraire ou artistique. Dans une photographie prise par Aude Martin, qui est connue plus pour son stylisme que pour sa photographie, on voit Caruthers au centre de l’image avec Jacob Delange à sa droite et Joshua Jordan à sa gauche. Cette photo date de la même année où le premier a gagné le Pulitzer Prize et le dernier le Prix Goncourt – prouesse impressionnante pour un jeune écrivain du Midwest des Etats-Unis. Caruthers se sentit lésé par rapport aux succès de ses amis, ce qui dut mener à sa rupture avec Jordan après dix ans d’amitié. Sa jalousie était tellement forte que la journée où il apprit que son ancien ami avait vendu l’un de ces scénarios à un producteur hollywoodien, il vint dans l’amphithéâtre de la Sorbonne où Jordan donnait un cours sur Henri Michaux pour l’insulter devant tous ses élèves. Il était tellement saoul qu’il fallut trois étudiants de lettres modernes pour le chasser de l’Université.

Selon une lettre écrite à sa mère, Caruthers aurait préféré « ne pas devoir écrire qu’être connu pour [sa] littérature. » Par cela, il faut entendre que d’après lui la littérature naît toujours d’un malheur pesant dont l’écrivain essaye de se débarrasser grâce à l’écriture. Il comparait souvent cet acte à la besogne de Sisyphe : « Sans cesse je pousse cette pierre insoutenable. Mes mains sont saignantes et ardents sont mes pieds. Et pourtant, tout cela est vain, car dès que je parviens aux cimes, je me retrouve de nouveau au pied de cette montagne infernale avec seul un stylo pour m’accompagner. » A l’entendre parler, on dirait que ses écrits embrassent plus que les deux cents cinquante pages qui constituent ses œuvres complètes. De toute façon, Caruthers croyait que la seule façon d’échapper au malheur qui avivait la tristesse de sa plume était l’amour pur et réciproque.

Pour lui, la panacée de son spleen s’appelait Délia. Sur cette femme, on ne sait presque rien. A part la lettre qu’on trouva sur le bureau de Caruthers le lendemain de sa mort, il ne reste aucune trace de son existence. Malgré son habitude presque religieuse de garder et classer sa correspondance on ne trouva aucune lettre de la part de cette femme inconnue. Seuls ses derniers gribouillages témoignent l’amour non-réciproque qui semble avoir abouti à sa mort précoce :

Délia,

Celui qui prête attention à la syntaxe des choses ne t’embrassera jamais entièrement, et ne sera jamais entièrement un fou parmi les fragments amoureux de cette ville à printemps. Car il est bien connu que les baisers inattendus sont un meilleur destin que la sagesse et que le voltigement de tes cils est plus fabuleux que le plus grand geste de mon pauvre cerveau. Celui qui parle d’un soleil lointain de l’Est et d’une lune suspendue au-dessous de la Méditerranée sera toujours destiné à confondre ta beauté avec de la simple lumière.

Si j’écrivais cette lettre mille fois, jamais elle ne serait assez juste. Pour toi.

S. Caruthers écrivit cette lettre pendant qu’il se noyait dans les vapeurs du cyanure dissous. Et le lendemain, parmi l’odeur des amandes amères, il restait dans l’air de son appartement des braises mourantes de l’amour malchanceux. Sa mère ne voulut pas croire que son fils mourut à l’age de vingt huit ans pour l’amour d’une femme dont elle n’avait jamais entendu parler. Elle préféra penser que sa mort était due à son échec littéraire, et ce n’est finalement que grâce à elle que son roman fut publié deux ans après sa mort.

2002-06-18 - 1:53 p.m.


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